Notes sur la Russie đŸ‡·đŸ‡ș

Arme énergétique, cartographie de l'influence russe, face aux sanctions

Notes sur la Russie đŸ‡·đŸ‡ș
Photo by Artem Beliaikin / Unsplash

Aujourd’hui, l’armĂ©e russe est entrĂ©e dans Kiev. C’est la deuxiĂšme journĂ©e d’invasion russe. Les images de guerre sont terrifiantes et nous prions pour un apaisement rapide des tensions.

Je souhaite partager avec vous mes notes sur la Russie, majoritairement issues de ma lecture de l’ouvrage “Prisoners of Geography” de Tim Marshall. J’espĂšre qu’elles pourront aider certains d’entre vous Ă  voir plus clair dans les Ă©vĂ©nements actuels.

La puissance russe

  • La Russie est le plus grand pays du monde, 2x plus grand que les États-Unis ou la Chine, 5x plus grand que l'Inde, 70x plus grand que le Royaume-Uni. Cependant, le pays a une population relativement peu nombreuse de 144 millions d'habitants, soit moins que le Nigeria ou le Pakistan. Moscou rĂ©git 11 fuseaux horaires.
  • La Russie, comme toutes les grandes puissances, pense aux 100 prochaines annĂ©es et comprend que pendant cette pĂ©riode, tout peut arriver. Il y a un siĂšcle, qui aurait pu deviner que des forces armĂ©es amĂ©ricaines seraient stationnĂ©es Ă  quelques centaines de kilomĂštres de Moscou, en Pologne et dans les États baltes ? En 2004, treize ans seulement aprĂšs la dislocation de l’URSS, tous les anciens États du Pacte de Varsovie, Ă  l'exception de la Russie, faisaient partie de l'OTAN ou de l'Union europĂ©enne.
  • Lorsque l'on sort du cƓur de la Russie, une grande partie de la population du pays n'est pas ethniquement russe et ne prĂȘte guĂšre allĂ©geance Ă  Moscou, ce qui se traduit par un systĂšme de sĂ©curitĂ© agressif semblable Ă  celui de l'Ă©poque soviĂ©tique. À cette Ă©poque, la Russie Ă©tait une puissance coloniale qui rĂ©gnait sur des nations et des peuples qui avaient le sentiment de n'avoir rien en commun avec leurs maĂźtres. Certaines parties de la FĂ©dĂ©ration de Russie - par exemple, la TchĂ©tchĂ©nie et le Daghestan dans le Caucase - ont toujours le mĂȘme sentiment aujourd’hui.
  • L'invasion de l'Afghanistan en 1979 a donnĂ© de l'espoir au grand rĂȘve russe de voir son armĂ©e “laver ses bottes dans les eaux chaudes de l'ocĂ©an Indien”, selon les termes du politicien russe ultranationaliste Vladimir Jirinovski. Et de rĂ©aliser ainsi ce qu'elle n'a jamais eu : un port en eau chaude oĂč l'eau ne gĂšle pas en hiver, avec un accĂšs libre aux principales routes commerciales du monde. Car les ports de l'Arctique, comme Mourmansk, gĂšlent pendant plusieurs mois chaque annĂ©e. Vladivostok, le plus grand port russe sur l'ocĂ©an Pacifique, est bloquĂ© par les glaces pendant environ 4 mois. Cette situation ne fait pas qu'interrompre le flux des Ă©changes commerciaux, elle empĂȘche aussi la flotte russe d'opĂ©rer en tant que puissance mondiale. De plus, le transport par voie d'eau est beaucoup moins cher que les voies terrestres ou aĂ©riennes.
  • Cette absence de port en eau chaude avec accĂšs direct aux ocĂ©ans a toujours Ă©tĂ© le talon d'Achille de la Russie, aussi important pour elle sur le plan stratĂ©gique que la plaine nord-europĂ©enne. La Russie est dĂ©savantagĂ©e sur le plan gĂ©ographique, et n'est sauvĂ©e que grĂące Ă  son pĂ©trole et son gaz.
  • L'Ă©nergie comme pouvoir politique sera donc dĂ©ployĂ©e Ă  maintes reprises dans les annĂ©es Ă  venir, et le concept de “Russes ethniques” sera utilisĂ© pour justifier toutes les actions de la Russie, en jouant Ă  chaque fois avec sa dĂ©finition afin de servir ses intĂ©rĂȘts.

Cartographie de l’influence russe

On peut diviser les États qui formaient autrefois l'URSS en 3 catĂ©gories : ceux qui sont neutres, le groupe pro-occidental et le camp pro-russe.

  • 1ïžâƒŁ Les pays neutres - OuzbĂ©kistan, AzerbaĂŻdjan et TurkmĂ©nistan - sont ceux qui ont le moins de raisons de s'allier Ă  la Russie ou Ă  l'Occident. Tous les trois produisent leur propre Ă©nergie et ne sont pas redevables Ă  l'un ou l'autre camp pour leur sĂ©curitĂ© ou leur commerce.
  • 2ïžâƒŁ Dans le camp pro-russe se trouvent le Kazakhstan, le Kirghizstan, le Tadjikistan, le Belarus et l'ArmĂ©nie. Leurs Ă©conomies sont liĂ©es Ă  la Russie comme l'est en grande partie l'Ă©conomie de l'Ukraine orientale. Sur les cinq, tous, Ă  l'exception du Tadjikistan, ont rejoint la Russie dans la nouvelle Union Ă©conomique eurasiatique (une sorte d'UE russophone), qui a cĂ©lĂ©brĂ© son 7e anniversaire en janvier 2022. Et les cinq font partie d'une alliance militaire avec la Russie appelĂ©e Organisation du traitĂ© de sĂ©curitĂ© collective (OTSC). La Russie maintient une prĂ©sence militaire au Kirghizstan, au Tadjikistan et en ArmĂ©nie.
  • 3ïžâƒŁ Ensuite, il y a les pays pro-occidentaux qui faisaient partie du Pacte de Varsovie mais qui sont maintenant tous membres de l'OTAN et/ou de l'UE : Pologne, Lettonie, Lituanie, Estonie, RĂ©publique tchĂšque, Bulgarie, Hongrie, Slovaquie, Albanie et Roumanie. Ce n'est pas un hasard si nombre d'entre eux figurent parmi les États qui ont le plus souffert de la tyrannie soviĂ©tique. Ajoutez Ă  cela la GĂ©orgie, l'Ukraine et la Moldavie, qui souhaiteraient toutes rejoindre les deux organisations, mais qui sont tenues Ă  distance en raison de leur proximitĂ© gĂ©ographique avec la Russie et parce que toutes trois ont des troupes russes ou des milices pro-russes sur leur sol. L'adhĂ©sion Ă  l'OTAN de l'un de ces trois pays pourrait dĂ©clencher une guerre.
  • Tant qu'un gouvernement pro-russe Ă©tait en place en Ukraine, les Russes pouvaient ĂȘtre sĂ»rs que leur zone tampon resterait intacte et protĂ©gerait la plaine d'Europe du Nord. MĂȘme une Ukraine neutre, qui promettrait de ne pas adhĂ©rer Ă  l'UE ou Ă  l'OTAN et de respecter le bail de la Russie sur le port de SĂ©bastopol en CrimĂ©e, faisait l’affaire. Le fait que l'Ukraine dĂ©pende de la Russie pour l'Ă©nergie rendait Ă©galement acceptable, bien qu'irritante, sa position de plus en plus neutre. Mais une Ukraine pro-occidentale qui ambitionne de rejoindre les deux grandes alliances occidentales et qui remet en question l'accĂšs de la Russie Ă  son port de la mer Noire, ou une Ukraine qui pourrait accueillir une base navale de l'OTAN, est inadmissible selon le point de vue russe.
L’enjeu des gazoducs

L’arme Ă©nergĂ©tique

Les armes les plus puissantes de la Russie aujourd'hui, en laissant de cÎté les missiles nucléaires, ne sont pas l'armée et l'aviation russes, mais bien le gaz et le pétrole.

Au nord, via la mer Baltique, se trouve la route Nord Stream, qui est directement reliée à l'Allemagne. En dessous, traversant la Biélorussie, se trouve le gazoduc Yamal, qui alimente la Pologne et l'Allemagne. Au sud se trouve le Blue Stream, qui achemine le gaz vers la Turquie via la mer Noire.

Plus vos relations avec la Russie sont bonnes, moins vous payez pour l'Ă©nergie. Par exemple, la Finlande obtient de meilleurs prix que les États baltes. Cette politique est utilisĂ©e de maniĂšre trĂšs agressive par le Kremlin.

La Lettonie, la Slovaquie, la Finlande et l'Estonie dĂ©pendent Ă  100 % du gaz russe, la RĂ©publique tchĂšque, la Bulgarie et la Lituanie Ă  80 %, et la GrĂšce, l'Autriche et la Hongrie Ă  60 %. PrĂšs de la moitiĂ© de la consommation de gaz de l'Allemagne provient de la Russie, ce qui explique en partie pourquoi les politiciens allemands ont tendance Ă  ĂȘtre plus lents Ă  critiquer le Kremlin pour son comportement agressif qu'un pays comme la Grande-Bretagne, qui non seulement a une dĂ©pendance de 13 %, mais possĂšde Ă©galement sa propre industrie de production de gaz, avec des rĂ©serves pouvant atteindre 9 mois d'approvisionnement.

Constatant que l'Europe veut du gaz, et ne voulant pas ĂȘtre perçus comme faibles face Ă  la politique Ă©trangĂšre russe, les AmĂ©ricains pensent avoir la rĂ©ponse. Le boom massif de la production de gaz de schiste aux États-Unis leur permet non seulement d'ĂȘtre autosuffisants en Ă©nergie, mais aussi de vendre leur surplus Ă  l'Europe. Pour ce faire, le gaz doit ĂȘtre liquĂ©fiĂ© et expĂ©diĂ© outre-Atlantique. Il faut ensuite construire des terminaux et des ports de gaz naturel liquĂ©fiĂ© (GNL) le long des cĂŽtes europĂ©ennes pour recevoir la cargaison et la transformer en gaz. Washington approuve dĂ©jĂ  des licences pour des installations d'exportation, et l'Europe entame un projet Ă  long terme visant Ă  construire davantage de terminaux GNL. Le Kremlin ne serait alors plus en mesure de fermer les robinets.

En réalité, il est peu probable que le GNL remplace complÚtement le gaz russe, étant donné son prix beaucoup plus élevé. Mais il renforcera sans doute les pays européens dans leurs négociations. Pour se préparer à une éventuelle réduction de ses revenus, la Russie prévoit des gazoducs vers le sud-est et espÚre augmenter ses ventes à la Chine.

L’emballement coercitif

Face aux sanctions

En lançant une attaque contre l’Ukraine ce jeudi, la Russie s’expose Ă  de lourdes sanctions financiĂšres de la part des Etats-Unis et de l’Union europĂ©enne. Mais c’est un scĂ©nario qui s’était dĂ©jĂ  produit en 2014 avec l’annexion de la CrimĂ©e. Cela a permis au pays de se prĂ©parer Ă  de potentielles futures sanctions et Ă  Ă©manciper son Ă©conomie au maximum des pays occidentaux.

  • L’agriculture russe s’est dĂ©veloppĂ©e (1er producteur de blĂ© dont les recettes dĂ©passent dĂ©sormais celles de la vente d’armes)

Le pays a fortifié ses relations avec la Chine

  • La Russie peut faire du commerce direct avec son voisin et s’aider du pays pour contourner les sanctions occidentales : y transfĂ©rer ses produits et les vendre Ă  l’international aprĂšs
  • Un gazoduc a Ă©tĂ© crĂ©Ă© avec la Chine

La grande opĂ©ration de dĂ©dollarisation de l’économie russe a portĂ© ses fruits

  • Moscou a Ă©changĂ© un nombre important de ses dollars contre de l’or ou des yuans
  • En 2013, 100% des hydrocarbures russes Ă©taient vendus en dollar, contre 10% seulement aujourd’hui
  • La dette publique du pays ne dĂ©passe pas les 20 % de son PIB, contre 120 % pour la France et 98,3 % pour la zone Euro
  • La Russie dispose Ă©galement d’un fonds souverain de 180 milliards de dollars et de rĂ©serves financiĂšres de 640 milliards de dollars
  • La Russie a dĂ©veloppĂ© des Ă©changes commerciaux avec le BrĂ©sil, l’Inde et d’autres nations Ă©mergentes
  • La Russie a dĂ©veloppĂ© un systĂšme parallĂšle au rĂ©seau SWIFT

Entre la superpuissance chinoise voisine, une quasi-autonomie Ă©nergĂ©tique et une population rompue Ă  la difficultĂ©, Moscou ne manque pas d’arguments pour rĂ©sister Ă  une guerre Ă©conomique d’ampleur.

“La reconnaissance des rĂ©publiques autoproclamĂ©es du Donbass par la Russie, qui viole l’intĂ©gritĂ© et la souverainetĂ© de l’Ukraine, dĂ©montre l’échec de la politique de sanctions occidentales appliquĂ©es depuis huit ans. Elles enclenchent nĂ©anmoins une pluie de nouvelles mesures de rĂ©torsion, qui n’ont jamais remportĂ© de succĂšs alors mĂȘme qu’elles Ă©taient appliquĂ©es Ă  des États moins puissants et moins isolĂ©s que la Russie. La probabilitĂ© qu’elles parviennent cette fois Ă  leur fin est, par consĂ©quent, tout Ă  fait nĂ©gligeable.” - HĂ©lĂšne Richard & Anne-CĂ©cile Robert, Le monde diplomatique
La Tour Eiffel s'illumine aux couleurs de l'Ukraine ©Pierre René-Worms, France Médias Monde